A partir de l'étude des aphasies de Freud

Freud écrit que le complexe de la représentation de mot est clos alors que celui de la représentation d’objet est ouvert. Le mot, croyons-nous comprendre, peut donc être le symbole de l’objet, mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai, sauf par une décision arbitraire, dans un jeu délibéré et provisoire comme un rébus.

Cela est important pour au moins une raison: c’est que la réception d’un son verbal laisse derrière elle une image sonore dont la correspondance avec une mage visuelle (ou tactile, olfactive, etc.) n’est pas univoque. D’où le malentendu, qui n’est pas qu’un problème, puisqu’il ouvre à toutes les formes possibles de créativité langagière et scénique, à toute dérive sémantique, aux métaphores, aux calembours, etc.

Si maintenant nous examinons le malentendu lui-même, nous notons que la perception de quelque chose, que nous essayons aussitôt de nommer, laisse toujours une marge d’indéterminé. Un mot peut bien, directement ou de proche en proche, renvoyer à un autre, mais son système reste clos. Une chose, au contraire, renvoie à toutes les autres choses simultanément. Dans ce sens, une chose que nous essayons, pour ainsi dire, d’enfermer dans le réseau clos du mot s’en échappe toujours et donc nous échappe.

Pour les choses et phénomènes inertes, cela donne le champ infini du savoir pratique et scientifique. Mais pour les objets humains, cela donne la division entre, par exemple, chose et prédicat, telle que conçue par Freud dans son Projet. L’aspect « chose » est donc nécessairement énigmatique puisqu’il est la part qui échappe au prédicat, non parce que cette part serait cachée, mais parce que les mots ne parviennent pas à l’enclore dans leur réseau. Quelque chose de l’autre, aussi familier soit cet autre, s’échappe de l’enclos du langage et par là oblige le parler lui-même à devenir infini, bien qu’en utilisant un ensemble fini de mots. Ce devenir infini du parler découle de la tentative de mettre en mots le continuum infini des choses. Le langage ne peut donc jamais être une correspondance terme à terme des mots avec les choses.

S’agissant de l’objet au sens d’un autre humain, on fait l’expérience que l’infini semble se situer à l’intérieur de lui, et donc qu’il est infiniment intéressant, surtout si nous pensons au premier humain qui nous a concerné, la mère, objet qui aura été essentiel à notre existence et auquel nous sommes infiniment redevables. L’infini de sa choséité nous aura intrigué et excité plus que tout autre objet dans notre voisinage perceptif et nous n’avons de cesse, à mesure que croît notre capacité de maîtrise motrice et verbale, que de tenter de nous en rendre maîtres.

Or notre tentative de maîtrise effective échouera toujours devant l’écueil du sexuel pour lequel, infans, nous ne possédons aucun répondant. Échec de Transduction, qui n’arrête pas nos efforts, mais inaugure au contraire une série infinie des tentatives, « pulsionnalisant » ainsi, de par la répétition compulsive, et sexualisant, de par l’objet de ses efforts, la tra(ns)duction elle-même et donnant lieu ainsi à la Pulsion sexuelle d’emprise ou de pouvoir ou Pulsion sexuelle de pouvoir.

Reste que la mère a, entre autres rôles, celui de présenter la réalité à son enfant (Winnicott), c’est-à-dire le monde des vivants et le monde des choses, deux mondes qui ne se situent pas en parallèle puisque chacun des ces deux mondes est toujours présenté à travers la médiation d’un humain. La mère ordinaire (la mère ordinairement dévouée au sens de Winnicott) fera donc dévier progressivement le regard de son enfant d’elle-même vers les autres humains et vers le monde matériel, diluant ainsi progressivement l’effet de séduction – auquel est lié l’effet d’illusion. (Il y aurait lieu de faire une exploration des rapports entre Séduction et illusion).

Dans tout ce qui précède, les choses baignent donc dans le bain sexuel de la séduction originaire; cela du fait de: 1- impliquer le corps excitable; 2-laisser toujours innominée et incomprise par l’enfant la dimension sexuelle de la mère. Ce qui nous conduit tout droit vers la question de l’interdit de l’inceste. Celui-ci semble corrélatif du rôle de la mère ordinaire qui, comme on a dit plus haut, oriente progressivement le regard de son enfant vers le monde des autres humains et des autres choses, faute de quoi il se produirait un enfermement dans une bulle narcissique entraînant l’appauvrissement, l’involution culturelle qu’il s’agit de prévenir par l’interdit de l’inceste. Pour cela, l’adulte inévitablement séducteur contrebalance la séduction par une éducation, c’est-à-dire, littéralement, le fait de diriger (ducere), d’orienter vers le dehors (e-ducere, educare).

Note

Il est intéressant à ce propos de noter que incestus est le négatif de castus, qui veut dire pur, chaste, ce dernier mot étant un dérivé de chastier (castigare) qui signifie corriger, instruire. L’inceste se trouve ainsi à l’exact opposé de l’éducation.

Reste que la séduction originaire, comme effet de la tendance incestueuse inconsciente de l’adulte, est inévitablement à l’œuvre. Elle exige donc le refoulement – d’ailleurs elle l’induit chez l’enfant qui est séduit, puisque le refoulement est un échec de tra(ns)duction.

Note

Le refoulement originaire est donc la condition de l’éducation et non le résultat de celle-ci!

Le refoulement originaire n’a en lui-même rien de pathogène, bien au contraire: il amorce la structuration psychique et, comme on l’a vu, il accompagne l’orientation de l’intérêt (libido) de l’infans vers l’ailleurs. Ce refoulement originaire il ne s’agit donc pas d’essayer de le lever – ce qui serait de toute façon impossible. Bien au contraire! L’analyse parvient parfois à l’instituer lorsque se présente ce qui « a eu lieu mais n’a pas de lieu », comme l’écrit Pontalis.

Note

Quand donc le refoulement est-il à lever? Quand les effets complexes de la séduction ont été tels qu’ils ont enfermé dans la relation de séduction des aspects qui auraient dû dériver vers l’ailleurs. Dans de pareils cas, le refoulement secondaire joue un rôle défensif en tentant de tenir à l’écart ces éléments trop fortement compromis par les intromissions. Il doit aussi s’étendre de plus en plus étant donné les liens infinis entre les choses. Un réseau associatif se constitue ainsi à l’écart de la parole ouverte sur un devenir. Les choses se présentent alors marquées sexuellement et comme animées d’une intention (Unheimliche).

(Cahier rouge, 30 décembre 2021.)

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